« Le cerveau ne peut pas vivre avec deux sens » – interview de Pascal Gygax

31 oct

Pascal Gygax, directeur de l’équipe de Psycholinguistique et Psychologie Sociale Appliquée au Département de Psychologie de l’Université de Fribourg, en Suisse, analyse l’impact des mots sur les inégalités ainsi que sur la perpétuation des stéréotypes. Rencontre autour de la question : comment le cerveau parvient-il à résoudre l’ambiguïté sémantique que recèle l’expression « droits de l’homme » ?

Comment le cerveau parvient à résoudre les ambiguïtés sémantiques qu’il croise ?

Nous savons que le cerveau, lorsqu’il rencontre un mot ambigu, ne peut pas vivre avec deux ou plusieurs sens, il va forcément en choisir un, très rapidement. C’est un principe que l’on connait depuis longtemps, qui illustre ce que les anglo-saxon.ne.s appellent, à la suite de Bartlett dans les années 1930, le « search-after-meaning ». Ce principe dit, en substance, qu’on apporte toujours un sens à ce que l’on traite. Si vous regardez un nuage suffisamment longtemps, vous allez y voir apparaître une forme particulière.

Si il y a une ambiguïté, notre cerveau va s’aider – de manière assez automatique – du contexte pour choisir un sens. Les éléments les plus simples à traiter vont naturellement être priorisés. Par conséquent, le sens qui domine habituellement est celui qui est le plus fréquent, c’est-à-dire, le plus utilisé. Or, « homme » est fréquemment utilisé comme une marque spécifique de genre, par contraste avec « femme ». C’est même ce sens-là – le sens spécifique – que l’on enseigne aux enfants en premier.

Mais ce ne sont que des mots, vous ne pouvez pas mesurer l’impact des mots sur le cerveau ?

Si, nous le pouvons. Nous disposons de tout un panel d’outils pour mesurer l’impact des mots sur le cerveau. Dès le moment où une personne lit un mot, nous pouvons examiner la représentation mentale qu’elle forme à partir de ce mot, puis son comportement et ses réactions. C’est typiquement le genre d’expérience que l’on peut mener sur la lecture de mots de genre masculin pour déterminer si ceux-ci peuvent être compris comme « génériques » (se référant aux femmes et aux hommes).

La mesure la plus simple est de demander directement aux personnes ce qu’elles pensent après la lecture d’un mot.

Nous pouvons également examiner le sens activé d’un mot en demandant aux personnes d’évaluer la cohérence entre certaines phrases incluant ce mot. Par exemple, nous leur soumettons les phrases : « Les musiciens sont sortis de la salle. Une des femmes portait un parapluie ». Nous demandons ensuite à ces personnes de nous dire si oui ou non cette deuxième phrase est cohérente avec la première. A partir de là, nous pouvons mesurer leur temps de réponse, analyser la réponse elle-même, et même faire de l’électroencéphalographie pour apprécier les difficultés que le cerveau peut rencontrer. Au final, toutes les mesures démontrent la même chose : le cerveau a plus de mal à traiter la deuxième phrase, si celle-ci comporte « Une des femmes… », comparé à « Un des hommes ».

Nous pouvons modéliser cette difficulté de traitement. Nous savons qu’au moment où nous lisons un mot, notre cerveau le traite, et accède à (ou choisit) un sens très rapidement. Dans notre exemple, si le cerveau a de la peine à traiter l’information, c’est du au fait que la deuxième phrase ne correspond pas à ce qu’il avait déjà mis en place à la lecture du mot « musiciens ». Il doit donc réajuster sa représentation. Mais quand bien même il corrige, le cerveau a déjà opéré une première analyse qui, si elle peut être réajustée, ne l’est que partiellement. La première analyse (donc le premier sens choisi) reste inévitablement ancrée.

Pour « droits de l’homme », le principe est le même. Quand le cerveau entend ou lit « homme », il active automatiquement le sens spécifique du mot. Il peut réajuster cette première activation, mais uniquement partiellement, de manière consciente et avec beaucoup d’effort.

Pourquoi le cerveau prendrait-il prioritairement en compte le sens « homme = contraire de femme » par rapport à « homme = ensemble des humains » ?

Même si « droits de l’homme » est une expression que nous pourrions envisager comme se référant à « tous les humains », le problème est que le mot « homme » a un sens dominant – plus fréquent donc –, enseigné très tôt.

Intuitivement, il paraît tout de même surprenant, même aberrant, d’enseigner aux enfants un sens spécifique pour plus tard y ajouter un autre sens, générique cette fois (homme = humain).

D’ailleurs, les gens sont parfaitement conscients de cette ambiguïté. Pour preuve, certaines et certains insistent souvent sur l’utilisation du « H » majuscule pour pouvoir différencier le sens générique du sens spécifique. Que ce soit officiel ou pas, les fois où nous mettons un « H » majuscule, c’est bien pour attribuer à « homme » un sens particulier. Le simple fait d’ajouter ce « H » majuscule est une reconnaissance de l’ambiguïté générée par l’utilisation d’ « homme ». De plus, si cette démarche vise à clarifier le sens d’ « homme », il n’existe pas d’équivalent pour le langage parlé.

Vous ne voudriez tout de même pas sous-entendre que l’insistance sur le mot « homme » est intentionnelle ?

C’est généralement un contexte qui paraît intentionnel, même si la personne qui écrit ou dit « droits de l’homme » ne le fait pas forcément avec l’intention d’être préjudiciable. De la même manière, une personne qui emploie « mademoiselle », ne souhaite pas forcément insister sur le fait que la femme en question n’est pas mariée, ou ne souhaite pas être condescendante ; mais de fait, ces sens sont bien réels, donc peuvent être compris de la sorte. De plus, l’utilisation de ces termes souligne les asymétries existantes dans une langue andro-centrée (c’est-à-dire, centrée sur les hommes). Vous n’avez probablement jamais commandé une boisson dans un restaurant à un damoiseau.

D’autres facteurs soulignent l’intentionnalité. Par exemple, dans le langage courant – notamment dans les secteurs de l’action humanitaire, du développement, et même de la diplomatie – les termes « droits humains » sont souvent utilisés. Tout le monde comprend et s’entend parfaitement sur le sens de ces deux mots. Aussi, dès lors qu’une personne ne les utilise pas et leur préfère la terminologie « droits de l’homme », c’est le sens spécifique du mot qui sera compris. De façon simplement pragmatique: si la personne souhaite parler de tout le monde, elle utilisera « humains » (comme d’autres le font), si elle ne le souhaite pas, elle utilisera « homme ». L’intentionnalité semble donc bien être présente, même si ce n’est pas forcément toujours le cas.

Que véhicule l’expression « droits de l’homme », quels sont les risques de son utilisation, et en quoi « droits humains » serait-il plus judicieux ?

L’utilisation du mot « homme » (comme l’utilisation du masculin d’ailleurs) active tout d’abord la catégorie « genre », qui n’est pas forcément pertinente pour le propos qu’une personne veut faire passer. Le simple fait de mentionner le terme « homme » active une catégorie que nous ne souhaitions pas activer. Ensuite, le mot « homme » fait référence à un genre particulier, ce qui, de fait, invisibilise l’autre genre. J’insiste sur le fait que cela est le cas, même si l’intention n’est pas forcément d’invisibiliser les femmes.

Pourquoi les gens sont-ils réfractaires au changement ? Où se cachent leurs réticences ?

Il y a de nombreux facteurs qui pourraient influencer la réticence envers un changement langagier.

Le sexisme, par exemple. Une personne peut explicitement ou implicitement avoir des idées très conservatrices perpétuant la domination masculine. Elle va ainsi mettre en place des stratégies, pas forcément conscientes, pour confiner les personnes dans des rôles dits sexués. Par habitude, par paresse, par facilité ou pour d’autres raisons.

Certaines personnes sont également très attachées à leur langue, tout en oubliant que la langue a évolué au cours de l’histoire, et que la vague de masculinisation du langage opérée par les grammairiens du 17ème siècle (ainsi que par l’Académie Française) s’est faite pour des raisons misogynes : par exemple, faire disparaître des termes comme « autrice » pour signaler aux femmes que cette activité est réservée au hommes, considérés plus nobles que les femmes. La formule « droits de l’homme » date d’ailleurs du 18ème siècle, faisant ainsi écho à cette vague de masculinisation. Notons également qu’une langue évolue, est dynamique, et que c’est l’usage de la langue qui l’a fait évoluer. Dans de nombreux registres, ces évolutions passent inaperçues ou sont saluées. Dans d’autres registres, la charge affective est très lourde. Si nous ne parvenons pas actuellement à mesurer scientifiquement cet attachement, nous pouvons sans peine avancer qu’il traduit encore et toujours un problème d’égalité entre les femmes et les hommes.

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